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« C’est comme ces vingt-deux mecs qui courent après un ballon, alors que je suis sûr que ce ne serait pas si cher que ça de leur filer vingt-deux ballons. Un chacun. Comme ça, au moins, ils foutraient la paix. »Jean Yann
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Public  Nuit d’amour

Chapitre 1

samedi 24 septembre 2005, lu 1132 fois

[1990]

I

Non, mais c’est pas vrai ! A chaque fois, c’est la même chose. On dirait qu’ils attendent le bon moment derrière la porte ! Il suffit que je plonge dans le bain chaud que je me promets depuis deux heures, il suffit que je me glisse enfin dans ce havre de paix et crac ! Le téléphone sonne ou on frappe à la porte, à tous les coups on gagne !

Cette fois, c’est la porte. Quelle barbe. Quoique... J’attends bien un invité... Si c’était lui ? Un quart d’heure d’avance, ça ne lui ressemble pas. Mais après tout, c’est possible. Il se pourrait même que ce soit une occasion à ne pas laisser passer : quoi de plus sexy que d’aller l’accueillir au sortir du bain, avec une maigre serviette pour tout bouclier ? On pourrait appeler ça de la tentation, et ça correspond parfaitement à ce que j’ai dans la tête... Hum... j’imagine déjà le petit éclair de lubricité dans ses yeux... Zut, ça sonne encore ! Il faut que je me décide. C’est parti. Je m’enveloppe dans un drap de bain, en le coinçant sous un bras. Il me couvre jusqu’à mi-cuisse : il ne faut quand même pas exagérer, ça pourrait aussi être le facteur ou le plombier (à 19 h 50 ?? On peut toujours rêver). Je n’attends ni l’un ni l’autre, mais justement : ne sont-ils pas seulement disponibles aux moments où l’on n’a pas besoin d’eux ? Ouais, mais là, quand même, je ne leur ai même pas demandé de passer... à moins que ce ne soit pour la fuite de la voisine du dessus, il y a trois mois...

Je dégouline dans toute la salle de bains : pour faire "vrai", il est hors de question de s’essuyer. Après tout si je peux prendre le temps de me sécher, je peux aussi prendre le temps de m’habiller ! Alors que là, je ne m’occupe que du strict minimum pour respecter la décence. Je mouille donc aussi toute l’entrée. Merci pour le ménage, que j’ai fini une demi-heure plus tôt. Et dire que si ce n’est pas Lui, il faudra tout essuyer ! Bon, je regarde par l’œilleton. Je n’y vois rien... Pas moyen de savoir qui c’est. Bon, j’ouvre. Ouf, c’est lui : Alex. Gros pincement à l’estomac, je savais même pas qu’il savait faire ça, celui-là... Et aussitôt, il confirme sa nouvelle capacité en récidivant, parce qu’en même temps que le petit orage d’espoir, arrive vite une tempête d’inquiétude : Alex aurait plutôt l’air contrarié de me voir dans cette tenue... pour la lubricité, faudra repasser. Bravo pour la scène de séduction : bide total. Une bise sur chaque joue. Tient ? Je n’ai pas droit à un vrai baiser, ce soir ? Échange de regards. Aïe. Je n’aime pas, mais alors pas du tout ce que ses yeux me disent. Je laisse tomber la serviette sur mes hanches. Peut-être que là ... ? Même pas. C’est pas un homme, ce machin, c’est un iceberg ! Et il a décidé de me donner l’ambiance aussi sec, style -10 degrés :

- Faut que j’te parle, et ce sera pas nécessairement agréable.

Et vlan ! Merci pour le choc. Réaction immédiate : le poids sur l’estomac, et un coup au cœur, qui en profite sans tarder pour se manifester : il était jusque là du style carpe-en-eau-profonde, et voilà qu’il se transforme en truite-échouée-sur-la-berge, un bond à gauche, un bond à droite... Holà ! On se calme. C’est peut-être rien du tout, son discours. Oui. Mais ça peut aussi être assez (très ?) grave. Et dans ce cas, je ne veux surtout pas encaisser tout de suite. Je le coupe :

- OK. Tu t’installes, tu prends un verre, je finis ma douche et j’arrive.

Puis je bats en retraite avant qu’il n’ait le temps de répondre. Direction : le nid chaud de la salle de bain. Où je prends mon temps. Si « ce sera pas nécessairement agréable », on ne va pas précipiter les choses, quand même, non ? Surtout que je pressens que "ça" va être le big problem. Alors savon, eau, chaleur. Sérénité, calme, volupté. Câââlme. Gestes quotidiens au bord de l’abîme. Je m’y accroche. Mais mon estomac, mon cœur et mon esprit n’en sont déjà plus là. Ils se préparent au choc. Adrénaline, acide gastrique et pensées folles. Nausée.

Je veux pas.
Je veux PAS.
Je VEUX PAS.
JE VEUX PAS.

Je ne veux pas quoi, au fait ? Aucune idée, mais une certitude ; tout, mais pas ça. Pas maintenant, pas ici. Demain, dehors. Dans un mois, ailleurs. Dans une autre vie ! J’aurai eu le temps de me préparer. Mais là, c’est niet. Rien à faire, ça ne passe pas.

Bon, on se calme. Va falloir assurer. Souviens-toi de ce que répète toujours Annie. Leçon numéro Un : quand il ne reste plus que ça, se faire un rempart de fierté. Ouais, c’est bien gentil, ses théories, mais elle a juste oublié un détail : on fait comment ? Allez, j’essaie : un vague air indifférent et quelque peu insensible... là, ça devrait aller. Bon, d’accord, j’en fais un peu trop : ce n’est plus un rempart, c’est la Muraille de Chine. En clair, il va croire que j’m’en fous et qu’il peut y aller sec, mais le plâtre ne sera pas sec, et que ça va pas tenir bien longtemps. Bon, je peux pas faire mieux, alors à la guerre comme à la guerre... Non, mais j’en suis déjà à parler de guerre ??? J’y crois pas...

Un coup de fignolage sur le tableau : un coup de sèche-cheveux, histoire que ma tignasse ne s’effondre pas avant moi. Puis opération "plaquage de sourire sur les lèvres". Résultat à faire pâlir la fille de la pub pour le dentifrice. Ça ne tient pas, et le fâââbuleux sourire tourne vite à la grimace. Bon, alors commercial. Le sourire sera commercial : présent mais menteur. Mieux que rien, quoi. On y va. J’aspire un grand coup et je sors. A poil. Je traverse le salon, arrive dans ma chambre. J’ai senti son regard un peu éberlué. J’ouvre la penderie. C’est pas le moment d’hésiter trois heures sur la couleur, la forme, etc... Je la joue classique : pantalon bouffant gris à taille haute, un sweet blanc et large à col officier, chaussures noires, ceinture noire et large. Le tout est neutre. Pas encore triste, déjà plus joyeux. Classe. Je vais rester comme mes couleurs : neutre. Bon, j’ai déjà mal. Il le saura, mais il ne verra rien. Promis. Je demande, en finissant de m’habiller :

- Quand tu dis pas nécessairement agréable, je suppose que tu veux dire nécessairement désagréable ?
- Te connaissant, je pense que ça ne peut être que très désagréable.

Aïe. C’est encore pire que prévu. Gagner du temps. Je reviens au salon. Il ne s’est pas assis. N’a pas enlevé son blouson. Il veut me la jouer rapide : je vide mon sac et je me tire. Ou alors, il a peur de que je lui envoie toute la vaisselle à la tête et il est prêt à piquer un cent mètres. Je ne suis pas d’accord. Moi, je veux qu’il m’aime et qu’il reste. Donc il ne faut pas qu’il puisse me LE dire. Pas CES mots. Pas encore. Sourire ? toujours commercial. OK. Le séduire ? J’essaie. Je réussis à dégager le charme torride d’une autruche plantée en face d’une noix de coco, mais bien décidée à l’avaler. Génial, c’est comme ça qu’on charme les hommes. Enfin, il faudra faire avec. Je ne peux pas faire mieux. Donc en avant : c’est parti. Premier round.

- Assieds-toi, enlève ton blouson. Tu bois quelque chose ?
- Un jus de pomme, si tu as.

Lâche. Pas d’alcool, pas de risque de dérapage. Un jus de pomme pour Monseigneur. Un whisky (double) pour moi. Glaçons. Deuxième round.

- Tu vas bien ?

Je marque un point : il en reste tout désarçonné. Il a des choses à dires et pas le droit d’en parler. Pluie et beau temps à la limite. J’explique :

- Je me prépare. Laisse moi le temps.

Bon, d’accord, c’est une demi retraite, mais vous en avez de bonnes, vous, et j’aimerais bien vous y voir. Quoique non, je veux pas vous ramasser à la petite cuillère après, alors débrouillez-vous sans moi.
Ouf, il joue le jeu. Oh, mais ça, ça veut dire qu’il tient encore assez à moi pour faire cet effort. Merci. Sourire. Il enchaîne :

- Tu as passé une bonne semaine ?
- Galère ! (le culpabiliser avant : la noix de coco sera dure à digérer) Mon patron est impossible, et j’en ai ras le bol de bosser à Genève. Deux cents bornes, c’est loin.

Et je continue. Je meuble. Je raconte la semaine heure par heure, puis minute par minute. Dallas et Dynastie peuvent aller se rhabiller, mon scénario est dix fois meilleur, c’est plus long, plus dur, plus dramatique. Et ça fait encore un peu de temps à faire semblant de croire que nous sommes encore deux, heureux, partageant nos problèmes.

Deuxième tournée. La nausée reflue, j’ai la tête qui tourne un peu. Je fais un cul sec. Puis je LE regarde. Prêt ? Moi, pas tout à fait. Je vois de la tendresse dans son regard. Un peu de pitié aussi. Beurk.
Bon. Faut y aller. Un pas de côté, le gouffre est là. Je saute.

- Tu voulais me dire quelque chose ?

Le troisième round a commencé. La salle à manger devient floue. Il n’y a plus que Ses yeux. Bleus. Profonds. Je me fixe dessus. Le reste disparaît. Je les analyse. Durs et tendres ? Il va le dire, mais il aimerait ne pas me faire mal. Il tournera le couteau dans la plaie, il est obligé, mais il le fera avec douceur. Alexis, souviens-toi que je t’ai donné ma tendresse, mes caresses, que je t’ai appris le langage de nos corps. Souviens-toi et rends moi tout ça : avance doucement, prépare-moi, berce-moi de mots.
Engourdis-moi de douceur et plonge le fer entre deux mots d’amour... Tu ne sais pas faire ? Il te reste deux centièmes de seconde pour apprendre. Mais j’oublie que tu n’es qu’un mec. Tu vas couper. Sec et tranchant. Très douloureux, mais vite fait, vite fini.

- Je suis venu te dire que je ne suis pas amoureux.

Choc. C’est bien ça : sec et tranchant. Je sens cette phrase m’envahir, courir le long de mes nerfs. Oreilles, cerveau, cou, poitrine, bras, coeur. COEUR. Touché. Coulé. Douleur.
Puis une deuxième vague surgit. Incrédulité. Pas amoureux ? Et notre histoire, c’était quoi ? Une comédie ? Et les mots doux, des mensonges ? Les caresses, des gestes hypocrites ? Les discussions, de la drague de bazar ? Redouleur. Trahison. Ca remonte. Jusqu’aux lèvres. Je parviens à sourire d’un sourire triste, blasé, un peu ironique.
Mais la vraie douleur est dans mes yeux. J’en vois le reflet dans les siens. Soudain, il prend peur. Ne pas faire trop mal. Atténuer. Marche arrière. Trop tard.

- Enfin.. je... on a eu des moments super, mais... je crois que j’aime encore mon ex. Je t’aime beaucoup, mais pas comme tu le voudrais. J’ai préféré te le dire maintenant, pour éviter d’être encore plus vache plus tard. Je ne voulais pas te laisser espérer.. croire que...

Salaud. "pas comme je voudrais" ? Ce serait donc de ma faute, en plus ? "Pour éviter d’être encore plus vache" ? Il me jette, et il voudrait me faire croire qu’en plus c’est un cadeau ? Espèce d’idiot, il me croit vraiment stupide. Et je dois l’être : j’y croyais déjà, moi, à notre histoire. Je suis déjà accro, moi !
Troisième whisky. En tremblant. Il n’y a rien à dire, il n’y a rien à faire. Juste mourir un peu. Je voudrais qu’il me prenne dans ses bras, qu’il me console. Lui seul pourrait le faire. Mais il a trop peur que je confonde, que je crois voir "s’éveiller le volcan qu’on croyait éteint". Il attend. La douleur est trop forte, il faut faire quelque chose. Je vide mon verre. Brûlure de l’alcool, autre douleur qui supplante celle du coeur pendant une fraction de seconde. Juste le temps de poser la question la plus idiote possible, ce qui me laisse la vague impression qu’il faudrait vraiment que je lise la notice d’utilisation : j’ai dû rater un chapitre.

- Alors on fait quoi ?

Hésitation. Il a vu ma douleur. Il sait, et il en a peur.

- Eh ben, on pourrait... on peut... enfin, si tu veux... rester amis ?

Beurk. Re-nausée. J’ai envie d’arracher ma douleur. Mais elle me fait peur, à moi aussi. Alors faute de savoir ou de pouvoir la supprimer, je vais tenter de la contourner. De biaiser. De me donner un espoir. De me prostituer un peu, en fait. Sous prétexte d’analyser la situation, je jette mes grands principes aux orties (Leçon numéro deux d’Annie : ne t’accroche JAMAIS ! Fuis ou fonce, mais ne t’abaisse pas !). Mais là, je ne peux pas. Ma fierté se fait la malle.

- Il y a trois solutions.

Professoral, le ton. Assuré. Désincarné. Analytique. En opposition avec la boule de douleur qui, à l’intérieur, se contracte, se convulse et fait de plus en plus mal.

- La première, c’est, comme tu dis, de rester amis. On peut aussi couper tous les ponts. Mais ça, ça ne me plait pas. Ce serait nier ce qui a pu se passer entre nous, l’enterrer comme si on en avait peur. Redevenir des étrangers. S’ignorer quand on se croise. Je ne veux pas. Je te connais bien, et intimement. Je sais comment tu fais l’amour, quelles caresses tu aimes le plus. Ça, ça ne s’oublie pas. Je ne veux pas, ça me ferait trop mal.

Bon, là, il ne peut plus rien faire. Casser, oui. Me faire mal, peut-être. Mais me faire TROP mal, et surtout me l’entendre dire, ça, il n’assume pas. Il m’aime bien, quand même. Il apprécie ma compagnie, nos discussions, et je le sais. J’ai empêché la rupture complète, je le vois dans ses yeux. On continuera à se voir. Un point pour moi.
Mais était-ce vraiment une raison pour déraper ? Pour trahir mes principes, mes idéaux, pour gâcher l’image que je veux avoir de moi ? En un mot, était-il vraiment nécessaire que je me fasse pute à ce moment là ?

- Tu as rencontré quelqu’un ?
- Non, mais je vais chercher. Tu sais bien que je n’aurais pas dragué tant que la situation n’était claire entre nous.

Je sais : c’est une des raisons pour lesquelles je t’aime. Je ne dis rien, me contente d’un hochement de tête pour approuver.

- Alors en attendant, on pourrait...

Le mots ont du mal à passer. Je me méprise, mais je continue. Je connais déjà sa réponse, mais ça ne change rien.

- ... on pourrait ... profiter ... des plaisirs ... que la vie ... peut nous offrir ?
- Je ne crois pas que ce serait bien. Agréable, oui. Mais je ne veux pas te faire ça, s’installer dans une relation de confort, t’utiliser comme un objet de plaisir... Non, je ne veux pas t’utiliser comme ça.

Je l’en aime encore plus. Honnête. Correct. Attentionné. J’allais me vendre, faire l’amour sans amour, me ravaler au rang d’objet par peur, par souffrance. J’allais en souffrir encore plus. Et il me refuse cette "déchéance". Je l’aime. Et je souffre encore plus, sur le moment, de sentir que cet amour est justifié, que j’avais bien compris à qui j’avais à faire. Pas de doute, ce type m’allais bien. Mais... Alors merci. Merci de m’avoir tout dit tout de suite. Merci de permettre de me regarder en face demain. Merci. Sourire, échange de regards.

Nous ne sommes donc plus amants. Juste amis. J’ai encore mal. Aide moi à remonter. Discussion... Une heure passe, puis une deuxième. Presque sereines. Nous nous sommes rejoints. Dialogue, échange, tendresse, compréhension. Ça me surprend. Trop facile. Les mots s’enchaînent. J’oublie. Oui, je me surprends à oublier que je t’aime et que tu me quittes. Et c’est parce que je suis dans la chaleur de tes yeux, sous le couvert protecteur de ta tendresse. Cocon... Je sais vaguement que, derrière ce moment douillet, une grande brûlure m’attend pour me dévorer. Je le sais, mais je refuse de le voir, d’y penser.

Jusqu’au moment où il parle de partir. Le cocon vole en éclats. Je me brûle à sa presqu’absence. Douleur. Il ne passera pas la nuit avec moi. Je ne sentirai pas, je ne sentirai plus son corps contre le mien. Je ne verrai plus ses yeux s’éclairer de tendresse. Je ne sentirai plus sa langue courir sur moi pour me noyer de plaisir. Je ne me réveillerai plus dans ses bras, il ne passera plus, nu, du salon à cuisine. Absence. Arraché par quatre mots : je vais y aller. Il reste encore un peu, le temps pour moi d’accepter, de m’habituer, de me préparer. Puis il se lève, enfile son blouson, me tend la main. Pas les lèvres, pas même les joues. Au revoir, adieu, à jamais ?

La porte se referme. Doucement, pour ne pas réveiller trop vite la douleur. Je retourne au salon. Vide. Plus d’âme. Rien que de objets. Creux. Morts. Son absence a tué mon appartement en même temps que mon coeur.

Mes vêtements tombent et je ne me sens même pas les ôter. Ils étaient le dernier rempart : la douleur revient, m’envahit, me submerge, m’engloutit. Je m’effondre sur mon lit, à plat ventre. Je mors l’oreiller, qui n’y est pourtant pour rien, le malheureux. Puis les larmes arrivent, amères, anxieuses, plaintives, pas encore libératrices. Je me sens complètement ridicule.
Il est quatre heures du matin, et la lumière glauque de cette pré aube de juin me renvoie l’image de mon propre trouble, de mon flou intérieur. J’ai mal. Quelques mots tournoient autour de moi, vautours, nécrophages :

- Dis, Toi, pourquoi ? Pourquoi encore ça ? Pourquoi toujours ÇA ? Je T’en prie, donne moi l’Amour, le vrai, un jour, un seul. Je ne veux pas mourir sans ça, je ne veux pas vivre solitaire à jamais. S’il Te plaît. Je T’en prie...

La petite prière se referme sur elle même, comme un chapelet, hypnotique, désespérée. Solitude et avenir. Je prends peu à peu conscience que, peut-être, là est la vraie douleur : pas tant dans le départ d’Alex que dans la solitude qui suit ce départ. N’est-ce pas en fait sur ma solitude que je pleure ? Suis-je vraiment en manque de mon amant (serait-ce d’ailleurs déjà possible, quelques minutes après son départ ?), ou ce vide est-il celui d’une présence à mes côté ? L’amour que je ressentais (croyais ressentir ?) allait-il à l’homme lui-même, ou seulement à la présence d’un homme ? Question lourde, sans réponse, qui m’entraîne dans un sommeil, lourd, douloureux. Pour deux heures.

Réveil. Gueule de bois. Mal au crâne. Café. Fort. Trop. Nausée. Douche. Brûlante. Trop. Douleur. Froide. Trop. Frissons.

Je me raccroche encore aux gestes de tous les jours. Brosser les dents, faire la vaisselle, ranger. Pas envie. Re-café. Re-nausée.
Bon. On va pas se laisser aller (quoiqu’un peu de lucidité montrerait que c’est déjà fait). Show must go on. Merci, Freddy, mais j’ai pas la force.
Sonnerie. Téléphone. Copine. Nathalie. Boire un café. Encore ? Oui. Où ? Ici. Une demi-heure. OK. A tout’.
Re-sonnerie. Porte. Déjà ? Entre. Bonjour. Elle remarque. Tout de suite.

- Sale gueule, toi.
- Oui, pas bon.
- Quoi ?
- Une soirée en amoureux qui vient de tourner à la cata, c’est rien, ça passera
- Ah bon ? Tu m’avais rien dit. Je la connais ?

Aïe. Elle ne sait pas. J’peux pas lui dire. Pas expliquer. Pas parler, ça ferait trop en moins de vingt quatre heures. Se taire. Ne surtout pas dire que je ne suis qu’un sale pédé qui vient de se faire jeter et que c’est bien fait pour sa gueule. Les mots ne doivent pas venir. J’élude.

- Pas envie d’en parler. Café ?
- Oui.

Causerie. Très peu. Un peu. Beaucoup. Je re-plonge dans les mots pour oublier. Alex, où es-tu ? Avec qui ? Oh, Nat, si tu savais... Désolé pour la conversation, je ne suis plus disponible. Enfin un peu, en surface. Mais pas plus.

Elle part.
Re-douleur.
Whisky.
Je bois trop. Pas devenir alcoolo, quand même.
Dormir.
Pleurer.
Souffrir.
Souffrir...

Dimanche soir. Deux jours de célibat. Sacré week-end. Les gestes quotidiens me reprennent. Le moral revient avec eux. En surface, au moins. Je prépare ma valise. Demain, je bosse à Genève.

Repassage. Le jeune loup aux dents longues sera propre sur lui. S’ils savaient qu’en dessous, à l’intérieur, il est « sale », « souillé », « pervers », comme ils disent, comme ils pensent quand ils n’osent pas le dire : homo...
Repassage. C’est un boulot de femme, ça. Hein ? Bof, quand on est homo, faut pas s’étonner de jouer le rôle de femme de temps en temps, n’est-ce pas ? Et puis c’est stupide cette façon de dire "ça c’est pour les femmes" ou "ça c’est un job de mec". La seule vraie règle devrait être "ça c’est pour qui en a envie", ou à la limite "ça c’est pour qui ça répugne le moins"... J’aurais vachement moins de problèmes pour dire que mon truc à moi, c’est les mecs ! Ça éviterait aussi les questions stupides du genre :

- Alors, tu te sens homme ou femme ?

Un homme, je le revendique. Je vais pas faire semblant d’être une femme, je ne leur arriverais pas à la cheville sur leur propre terrain ! Aucune envie d’être une vague doublure, une grotesque parodie... Je suis un homme. Et j’aime les hommes. Point final.

Bon, je remonte d’un cran. Ca fait du bien de s’affirmer. Même quand c’est à haute voix dans le vide de l’appartement. Seul, mais sûr de soi, c’est quand même mieux que seul, angoissé et frustré. Alors j’en rajoute une couche.

- C’est vrai, quoi, j’aime bien les femmes, j’en connais des géniales. Mais j’aime les mecs. Sans bien ni beaucoup. C’est pourtant pas dur à comprendre, quoi, vous êtes bouché ? Et puis d’abord j’en ai marre de me justifier, moi !

Surtout quand personne ne te demande rien, banane ! Et puis ton discours (ton rabachage !), on le connait : je suis comme ça, point ; d’ailleurs, si vous saviez de quoi les hommes sont capables quand ils oublient de jouer la comédie de la virilité, du machisme, quand ils acceptent leurs sentiments, en parlent, vous comprendriez. Vous comprenez peut-être, au fait ! C’est peut-être aussi pour ça que les femmes aiment (supportent) les hommes. Pour ces moments où ils oublient d’être des Supermen, des Hommes et où, enfin, ils redeviennent des êtres humains ?

Bof. Ça devient prise de tête. Faudrait pas confondre, je suis là pour plaindre et gémir. Je viens d’me faire larguer, moi ! Faudrait voir à pas l’oublier ! Je m’endors, mon traversin serré dans les bras. En manque.

II

Lundi matin, 6 heures. Le radio-réveil me hurle dans les oreilles. Coma. Je soulève une jambe, puis l’autre. Quart de tour. Je pose les deux jambes. Eviter de commencer par le pied gauche, ça porte malheur. Eviter de commencer par le droit, ça fait superstitieux. Les deux à la fois, ou aucun. Aucun, je sais pas faire. Donc les deux à la fois. Soulever mes 75 kilos. Dur.

Je traverse le salon, mets le café à chauffer. Descends une première tasse. Sors un bouquin. Frédérique Hébrard. Je me plonge dans la vie du héros, coincé entre sa maîtresse à Zurich et sa femme à Paris. J’aime. Une demi-heure plus tard, deuxième café. Je m’arrache du livre. Démarrage : douche, rasage, habillage.

J’empoigne ma valise, referme la porte. Doucement, avec un pincement au coeur. Je file à la voiture, antique. Pas assez pour paraître de collection, mais bien assez pour être complètement délabrée. Il faudra quand même que je pense à en acheter une autre, un de ces quatre. Autoroute, direction Genève. 200 kilomètres. Une heure trois quarts si tout va bien. Je pense à tout, sauf à la route, aux camions, aux autres conducteurs. Me fais klaxonner tous les deux ou trois kilomètres. Imagine ce qui se passe dans la tête de ces agités :

- Va donc, eh, connard, tu peux pas la tenir, ta droite ?
- Non mais regarde ce crétin, il l’a eu où, son permis ? Dans une pochette surprise ?
- On devrait les foutre en taule, ces dangers publics !

etc, etc, etc...

Ok. Je sais. Je ne fais pas partie de la fine fleur des conducteurs émérites en ce moment. Mais quand même, restez corrects... Après tout, c’est le 108ème lundi matin que je fais ce trajet. A contre-coeur. Et en plus, j’ai passé un week-end exécrable ! Ah, vous voyez, quand vous savez, vous vous radoucissez. Vous auriez quand même pu y penser avant, que je pouvais avoir des problèmes, non ? Bon, ça ira pour cette fois. Mais n’y revenez pas, hein ?

Tient, déjà la douane ? Ce que ça peut passer vite ! Premier round : les douaniers français.

- Destination ?

- Pays de Gex.

- Marchandises ?

- Non.

- Allez-y.

C’est un bon truc : dire que vous allez en pays de Gex, ce petit coin de l’Ain qui fait une enclave en Suisse, quand vous arrivez par la Haute-Savoie, ça évite bien des ennuis. Vous êtes en transit, c’est tout. Pas la peine de trop contrôler. Après, vous êtes bien libre de faire ce que bon vous semble. Même de changer d’idée et de rester trois semaines en Suisse. Bien malin qui le saura.
Douane suisse.

- Destination ?

- Pays de Gex.

- Marchandises ?

- Non.

- Passez.

Il faut vraiment croire qu’il n’existe qu’une seule école pour tous les douaniers. On leur y apprend à aboyer, pas à parler. Vive la CEE, il y en a de moins en moins. Surtout pour ce qu’ils servent : en deux ans de passage (108 aller-retours, 4 postes à chaque passage : 532 déclarations), je n’ai jamais été contrôlé plus que par ces deux questions. Même quand j’avais craqué sur quelques litres d’alcool. Bon, d’accord, ils cherchent peut-être plutôt les terroristes et les trafiquants. Mais j’aurais aussi bien pu passer quelques millions de francs, ça n’aurait rien changé. Dommage que je ne les ai pas !

J’arrive sur le parking de R.S.I., la boîte où je bosse en ce moment. Quelle plaie ! Ils sont presque tous américains, là dedans : au début, c’est marrant, mais à force d’être obligé de parler anglais du matin au soir, à force de les entendre répéter que la civilisation américaine est la première au monde, qu’ils sont les premiers pour l’éternité et que cela ne souffre aucune discussion, ca finit vraiment pas devenir saoûlant ! Et qu’on ne me dise pas qu’au moins j’empoche un max. Je vous explique : mon patron m’a envoyé ici. Lui, il est français. Donc je suis payé en francs français et le fait d’être détaché dans l’Ain, dans ces quelques kilomètres carrés où le coût de la vie équivaut à celui de la Suisse, eh bien, ça ne change rien à mon salaire, pourtant pas génial. On pourrait imaginer qu’au moins j’ai une prime de déplacement, d’éloignement ou de je sais pas quoi. Mais il ne faut pas rêver. Déjà bien content que je ne me fasse virer parce que je râle, oui !

Enfin ! La semaine passe doucement. Je ris, je mets les collègues en boîte. J’appelle tout le monde "mon p’tit bouchon". Ça les fait rire et ça m’amuse. J’apprends à vivre sans attendre Ses coups de fil. Ses messages. Sans sursauter dès que le téléphone sonne.

Alors je regarde les hommes autour de moi. Un mignon. Un macho. Un idiot. Un trop vieux. Un égoïste. Un vantard. Un beurk ! Ah, pas mal. Hum... Celui-là, c’est Monsieur Pousse-toi-de-là-que-je-m’y-mette. Ah, là, par contre, miam !

Rien de neuf, quoi. Il y en a bien quelques uns qui me tenteraient, mais (Leçon Numéro Trois d’Annie) on ne chasse pas sur son lieu de travail !
Du coup, pour changer, je « drague » une minette. Elle bosse là elle aussi, et elle a l’avantage d’être à la fois française et sympa. D’abord, j’ai besoin de parler et ensuite j’ai envie de voir si je pourrais encore séduire. Je me branche sur le style faux-macho-qui-n’y-croit-pas.

- Bonjour, mam’selle. Vous allez bien ?

- Oui, ça va. Et toi ?

- Ca roule ; ça te dirait d’aller boire un café ?

- Hum... j’ai pas vraiment le temps.

- Allez, me laisse pas tomber. Je préférerais éviter de me jeter à tes pieds, mais si c’est vraiment ça qu’il te faut...

- J’aimerais voir ça !

Je tombe à genoux, devant quinze personnes. Les français rigolent, les américains bougonnent que nous ne savons vraiment plus quoi faire pour se rendre intéressants. Mais comme avec eux de toute façon c’est "Doesn’t matter how much you do, you never do enough", je continue sans frémir.

- Ô Lumière mes jours, Généreuse Muse de mes nuits, Magistrale Inspiratrice de mes bonheurs, toi, l’Unique, je T’en prie, accorde-moi l’immense, le prodigieux privilège de profiter, l’espace d’un instant, de Ta merveilleuse présence qui rendrait incomparable la saveur du misérable café que j’aurais le bonheur de t’offrir.

Elle rit. C’est gagné. Je ris aussi, devant la tête des collègues médusés et incrédules. Un peu soupçonneux, aussi. J’ai fait un peu fort, mais au moins, elle vient. Et toc !

En fin de semaine, retour sur Grenoble. Bien décidé à m’amuser et à profiter de la vie. Je vais en boîte, je bois, je fume, je drague, je danse, je discute, je bois, je drague, je danse. Je vais manger chez des amis. Tarot. Discussion. Je joue avec les enfants. Un et deux ans. Tout jeunes. Innocents encore, mais déjà roublards. Ils connaissent bien mes points faibles : ne s’occupent pas de la vieille barbe quand ils n’en n’attendent rien, mais viennent faire un câlin quand ils veulent un bout de mandarine, un biberon ou un yaourt. Ben voyons. Je refuse de craquer devant la grande scène de charme. Pas question, jeune homme, de vous laisser croire que vous pourrez mener le monde par le bout du nez avec un sourire ! J’ai dit non. Si tu veux quelque chose, il faut dire s’il te plait et merci, c’est cela le seul, le vrai sésame. J’aime bien ces gens capables de se raccrocher en 1990 à des valeurs aussi désuètes. Mais au moins leurs gosses ne piquent pas une crise de nerfs si on leur refuse un croûton de pain !

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