Visiteur non identifié. Spherick
« Celui qui ferme la porte aux erreurs la ferme aussi aux vérités »Rabindranath Tagore
Jan
Fév
Mar
Avr
Mai
Jui
Jui
Aou
Sep
Oct
Nov
Déc
Accueil > Blog Eric > Raconter... > Adieu, papa

Public  Adieu, papa

Roland Céret, 25/12/1942 - 12/07/2017

jeudi 20 juillet 2017, lu 103 fois

Comme vous venez de le voir, mon père avait de multiples facettes. Artisan – pardon, Maître Artisan -, bricoleur, pilote, mari, beau-frère, père et beau-père. Bon, il avait aussi des goûts musicaux disons discutables - enfin en tout cas, pas les mêmes que les miens - mais en tout cas pas très négociables : il m’avait laissé une liste de chanson, avec leur ordre, et j’ai fait le montage de la vidéo avec ces contraintes.

Mon père est mort. Il a rejoint sa femme, qui lui manquait tellement depuis trois mois. Il ne passait pas un jour sans reprocher son absence à la photo d’elle posée sur le buffet. Il désespérait littéralement de la rejoindre et l’a écrit sur des pages et des pages, dans un journal intime créé récemment. Il trouvait la vie trop dure et trop dépourvue d’attrait, gravement malade et seul sans elle.

Ma mère a été sa grande passion, plus forte que sa passion pour les voitures, les motos et tous les autres trucs qui ont des roues et un moteur. Pour elle, il avait renoncé aux courses automobiles effrénées de sa jeunesse. Et pourtant, ces engins ont tenu une place tellement importante dans sa vie : il en avait fait son métier, artisan réparateur automobile à l’Île Verte, de l’autre côté de l’Isère - Maître Artisan, devrais-je dire. Il en avait fait son loisir, avec les compétitions de Minis qu’ils avaient recommencées à courir tous les deux il y a quelques années. J’ai compté à la maison, il y a plusieurs dizaines si ce n’est plusieurs centaines de miniatures de voitures. Il était particulièrement fier d’avoir des clients dans toute la France, dont certains n’hésitaient pas à envoyer leur voiture en réparation par le train, pour être sûrs d’avoir un spécialiste de leur modèle rare. Il était fier aussi d’avoir bien des « grands pontes » de l’hôpital, du commissariat ou de la préfecture dans sa clientèle. Et pourtant, ces clients de luxe ne lui faisaient pas oublier les autres, plus modestes. Il était fier – encore – d’avoir les compétences suffisantes pour leur proposer des réparations moins onéreuses, en bricolant des matériaux de récupération.

Mon père aimait les machines. Il avait retrouvé son beau-père, mon grand-père, Louis, sur cette passion des engins. Il avait trouvé aussi sa belle-mère, ma grand-mère, Lulu, dont il me parlait encore récemment comme de sa seconde mère.

Mon père aimait aussi le bricolage. Il en tirait le sentiment d’être capable et autonome. Il refusait de dépendre d’autrui. Il voulait savoir faire, avec du béton ou une toiture comme avec une voiture. Les 15 bonnes années qu’il a passées à rénover leur maison ont largement montré qu’il avait raison de se croire capable.

Mais par-dessus tout, mon père aimait ma mère. J’ai quelques lettres qu’ils ont échangées pendant qu’il faisait son service militaire à Saint-Jean-du-Maroni, en Guyane, et l’évidence saute aux yeux : même s’il s’amusait bien là-bas, il attendait impatiemment de la retrouver. Déjà.

Pourtant mon père vivait aussi avec de la colère, une colère ancienne qui le mobilisait le plus quand il avait l’impression que quelqu’un essayait de l’avoir. Pendant son service militaire, il a fait plusieurs fois de la prison pour s’être rebellé – parfois physiquement – contre l’autorité. Récemment, il a bataillé pendant des semaines en refusant de payer 3 euros qu’une société de vente par correspondance lui réclamait : il refusait de payer tant qu’il n’avait pas la preuve formelle qu’il était redevable de cette somme. Le conflit a remonté les échelons hiérarchiques de l’entreprise, jusqu’à ce que la directrice des ventes lui dise qu’ils n’allait pas batailler cent ans pour un montant aussi dérisoire. A force d’entêtement, il avait gagné, et ça a été une des rares satisfactions de ces derniers temps.

Il m’a dit il y a quelques semaines que ma mère lui avait sans doute sauvé la vie, en l’aidant à se canaliser. Il disait que quand elle lui faisait de « gros yeux », il savait qu’il lui fallait se calmer, apaiser cette colère et cette impulsivité qui lui avaient joué plusieurs tours dans sa jeunesse.

Je garderai de lui le souvenir de quelqu’un de présent et aidant quoique souvent bougon. Quand nous avons parlé, ces derniers temps, de sa fin qui approchait, il m’a indiqué trois exigences : être enterré avec ma mère, conserver son alliance, et qu’il y ait leur chanson lors de la cérémonie, le « J’entends siffler le train » de Richard Anthony. Nous en avons rempli deux, et la troisième sera accomplie cet après-midi, avec l’inhumation aux Abrets.

Il est parti, et son départ me parle de mon père. Il a soigneusement choisi son moment : à l’hôpital - et non à la maison où il était aidé par ma tante Geo - et quelques minutes après que je l’ai quitté, puisqu’il ne voulait pas imposer à ses proches d’être confrontés à son dernier moment. Ce geste témoigne tellement de lui : en silence, sans mot dire, il avait choisi et agi, en prenant les autres en compte… Et tout ce qu’il n’avait pas dit de son vivant, par pudeur ou par timidité, il avait pris la précaution de l’écrire, dans de longues lettres qu’il nous destinait. Mon père mêlait colère, impulsivité, précaution et attention, et il m’a plus d’une fois surpris avec ce mélange étonnant.

Je ne suis pas capable de vous dire qu’il va laisser un grand vide. C’est évidemment vrai, mais pour l’instant, je ne le ressens pas. Je suis sous le choc de cette disparition, de cette seconde disparition qui ne m’a pas laissé le temps d’amortir la douleur d’avoir perdu ma mère il y a 3 mois, et qui me laisse anesthésié et KO. Alors, plutôt que de vide, je voudrais parler de mes parents qui se sont aimé et soutenu et qui se sont rejoints, comme ils le souhaitaient, mercredi dernier, en nous laissant ici sans eux.

Je voudrais terminer en remerciant ma tante Geo, la sœur de ma mère. Je voudrais témoigner ici, dans le respect de ce que mes deux parents ont dit et écrit, des services immenses que tu leur as rendus ces dernières années, parfois jusqu’à épuisement. Mon père me répétait, à chaque visite et à chaque coup de fil, il écrivait pratiquement à chaque page, que sans toi ils n’auraient jamais pu tenir. J’ai perdu mes deux parents en trois mois à peine, et c’est incommensurable. Mais j’ai profondément conscience de l’enfer que tout cela aurait été sans toi. Alors en leur nom, et au mien, merci.

Vous pouvez noter cet article, lu 103 fois
0 vote


Qui êtes-vous ?
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.